Écrit par monique
Lancement officiel
Centre d'Etudes pour la Doctrine sociale et le Dialogue interreligieux de Libreville
Exposé
MATER ET MAGISTRA, UN MESSAGE POUR AUJOURD'HUI ENCORE
Bernard EKOME OSSOUMA
Enseignant- chercheur à l’Université Omar Bongo de Libreville
Membre de l'Aumônerie des Universités et Grandes Ecoles (ACUGE)
MATER ET MAGISTRA
ENCYCLIQUE DU PAPE JEAN XXIII
Ce document de haute teneur spirituelle est adressé à l’église Universelle et aux hommes de bonne volonté. Le Souverain pontife produit l’argumentaire légitimant la doctrine sociale de l’Eglise (institution humaine et spirituelle, visible pour suggérer et signifier une réalité invisible).
La doctrine sociale de l’Eglise est conforme à sa mission de Mère et Educatrice. D’aucuns pourraient s’interroger ainsi qu’il suit : de quel droit l’Eglise catholique intervient- elle parfois dans le champ et le débat publics ? La réponse subrepticement contenue dans l’Encyclique est la suivante :
- L’Eglise catholique intervient au nom d’une certaine vision de l’Homme véhiculée par l’Evangile et qui confère à l’être humain une dignité intangible et des droits imprescriptibles que l’Etat ne peut que reconnaitre et doit satisfaire.
C’est pour cela que l’Eglise catholique soutient qu’un système (politique ou économique) qui sacrifie les droits fondamentaux des personnes et des communautés à l’organisation collective de la production est contraire à la dignité de l’homme. Toute pratique qui réduit les personnes à n’être que de purs moyens en vue du profit, asservit l’homme, conduit à l’idolâtrie de l’argent et contribue à répandre l’athéisme : « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et Mammon » (Matthieu 6 ,24 et Luc 16, 13).
C’est l’un des enseignements majeurs de cette encyclique papale : l’Eglise catholique ayant la charge de défendre la grandeur de l’homme durant le pèlerinage terrestre de ce dernier, n’est-elle point fondée dès lors à énoncer sa doctrine sociale ? C’est ce à quoi s’emploie le Pape Jean XXIII dans son encyclique présentée en quatre parties.
I - Les enseignements de l’encyclique Rerum Novarum et ses développements opportuns avec le magistère de Pie XI ET Pie II
S’appuyant sur les savoirs diffusés dans les encycliques de ses prédécesseurs, le Souverain Pontife Jean XXIII rappelle qu’à l’époque de l’encyclique Rerum Novarum, il existait dans le monde dit développé une conception singulière de l’activité économique caractérisée par la négation de tout lien entre la morale et l’économie ; le motif unique de l’activité économique était l’intérêt individuel ; la loi suprême étant la concurrence illimitée, la suprématie des lois du marché était présentée comme une évidence que ne devaient gêner ni l’Etat ni les syndicats considérés comme des personnes juridiques de droit privé. Les conséquences de ces observations consacraient le règne de la loi du plus fort avec les inégalités économiques criantes, un ordre social inique, une misère ouvrière exponentielle, des familles désintégrées, des classes laborieuses insatisfaites. Que faire ? C’est la question implicite à laquelle désire répondre l’encyclique Rerum novarum du Pape Léon XIII. La proposition centrale de ce document est que le travail ne doit plus être perçu comme une marchandise mais comme une expression de la personne humaine ; sa rémunération doit obéir à la justice et à l’équité et non plus aux lois du marché.
Ensuite, l’évêque de Rome soutient qu’il convient de respecter la propriété privée des biens ; en outre, l’Etat, dont la raison d’être est la réalisation du bien commun dans l’ordre temporel, ne peut rester absent de l’activité économique. Il doit protéger les faibles et améliorer les conditions de vie des ouvriers ; dans le milieu de travail , la dignité de la personne humaine (corps et esprit) doit être respectée.
Il est à noter que la législation sociale de nombreux Etats s’est inspirée de cette encyclique. D’où l’établissement de rapports plus civilisés entre patrons et ouvriers tous d’une même substance humaine.
Quelques temps plus tard apparait l’encyclique « Quadragesimo Anno » du Pape Pie XI. Elle soutient que l’église doit apporter sa contribution relativement à la résolution des problèmes qui assaillent l’Homme. A cet effet, le successeur de Saint Pierre conseille la nécessité de tempérer le contrat de travail par la notion de contrat de société qui permettrait aux ouvriers de participer à la propriété de l’entreprise, à sa gestion et aux profits qu’elle génère.
II - Précisions et développements apportés aux enseignements de Rerum Novarum
Ici, c’est une sorte de lettre de cadrage codifiant l’intervention des pouvoirs publics en matière économique. A ce titre, l’Etat doit faciliter l’accès des citoyens aux activités productrices car il est de la responsabilité de chaque homme d’assurer la subsistance de sa famille. L’Etat doit en outre favoriser l’initiative personnelle et encadrer la socialisation (participation des individus à la satisfaction de leurs besoins sociaux, culturels et éducatifs dans un contexte mutualiste).
L’encyclique revisite le problème de la rémunération du travail. Le constat est que la rémunération du travail est insuffisante alors qu’au même moment on observe le décaissement des quantités colossales d’argent pour l’achat d’armements à des fins de prestige national ; il ya une mauvaise répartition du revenu qui récompense davantage le capital et lèse le travail.
Face à cette réalité, le Pape indique que la rémunération du travail doit être déterminée en justice et équité et le progrès social doit accompagner et rejoindre le développement économique. C’est la position de l’Eglise exprimée avec netteté ainsi qu’il suit par le Pape Pie XII :
« L’économie nationale de même qu’elle est le fruit de l’activité d’hommes qui travaillent unis dans la même communauté politique ne tend pas non plus à autre chose qu’à assurer sans interruption les conditions matérielles dans lesquelles pourra se développer pleinement la vie individuelle des citoyens. Là où cela sera obtenu, et de façon durable, un peuple sera en vérité économiquement riche parce que le bien-être général, et par conséquent le droit personnel de tous à l’usage des biens terrestres se trouve ainsi réalisé conformément au plan voulu par le créateur ».
Ainsi donc, le pape préconise la valorisation de la participation des travailleurs à la propriété des entreprises car il y a la nécessité urgente de prendre en compte la notion de bien commun notamment dans l’entreprise. A cet égard, le pape Pie XII préconise les précisions suivantes : « La petite et moyenne propriété agricole et artisanale et professionnelle, commerciale et industrielle doit être garantie et favorisée ; les unions coopératives devront leur assurer las avantages de la grande exploitation. Et là où la grande exploitation peut se montrer plus heureusement productive, elle doit offrir la possibilité de tempérer le contrat de travail par le contrat de société »
En conséquence, le travail devrait être perçu non plus uniquement comme source de revenus mais comme accomplissement d’un devoir et prestation de service. De là surgit une conception humaine de l’entreprise accordant une plus grande considération aux ouvriers vus désormais non plus comme spectateurs et exécuteurs passifs mais comme acteurs et producteurs. D’où l’importance de l’organisation qui implique l’idée d’unité et partage matérialisée par des associations professionnelles, des unions coopératives, des syndicats d’inspiration chrétienne dont l’action est à saluer. Tout ceci dans le strict respect du droit à la propriété privée. Avec toutefois la précision suivante du pape Pie XII : « En défendant le principe de la propriété privée, l’Eglise poursuit un haut objectif tout à la fois moral et social. Ce n’est pas qu’elle prétende soutenir simplement l’état actuel des choses, comme si elle y voyait l’expression de la volonté divine, ni de protéger par principe le riche et le ploutocrate contre le pauvre et le prolétaire…l’Eglise vise plutôt de faire en sorte que l’institution de la propriété privée devienne ce qu’elle doit être selon les plans de la Sagesse divine et selon le vœu de la nature ».
La propriété privée n’intéresse pas que les possédants car « la dignité de la personne humaine exige normalement comme fondement naturel pour vivre le droit à l’usage des biens de la terre ; et ce droit exige l’obligation fondamentale d’accorder une propriété privée[1]autant que possible à tous ».
Cette clarification rejoint la mise au point du pape Léon XIII qui juge que la notion de la propriété privée n’a de sens et de légitimité que si elle est utilisée conformément au plan du créateur :
« Quiconque a reçu la divine bonté une plus grande abondance soit des biens externes et du corps soit des biens de l’âme les a reçus dans le but de les faire servir à son propre perfectionnement, et tout ensemble, comme ministre de la Providence au soulagement des autres »
En conclusion à cette seconde partie, l’encyclique papale énonce la leçon suivante : l’évangile reconnait comme fondé le droit de propriété privée. Mais le Seigneur presse les riches de convertir leurs biens temporels en bien spirituels que le voleur ne prend pas, que la mite ou la rouille ne rongent pas, qui s’accumulent dans les greniers du Père Céleste.
III - Nouveaux aspects de la question sociale
Ici, un accent particulier est mis sur l’importance du secteur agricole et la noblesse du travail agricole. Mais auparavant, l’encyclique fait le constat de l’existence de l’agriculture comme secteur sous –développé caractérisé par une diminution de la population agricole due à l’exode rurale.
Que faire ? Il convient d’améliorer et de moderniser le cadre rural : routes, transports, communications, eau potable, logement, soins médicaux, instruction élémentaire doivent y être présents.
C’est pour cela que la Puissance publique doit valoriser le développement de l’entreprise agricole en sa qualité de ministre de la Providence car les agriculteurs ont un travail noble : « ils vivent dans le temple majestueux de la création, ils sont en rapports fréquents avec la vie animale et végétale, inépuisable en ses manifestations, inflexible en ses lois, qui sans cesse évoquent la Providence du Dieu-créateur. L’entreprise agricole produit les aliments variés dont vit la famille humaine, elle fournit à l’industrie une provision toujours accrue de matières premières(…) La personne humaine trouve dans le travail de la terre des stimulants sans nombre pour s’affirmer, se développer, s’enrichir y compris dans le champ des valeurs spirituelles. Ce travail doit donc être conçu, vécu comme une vocation, comme une mission, comme une réponse à l’appel de Dieu nous invitant à prendre part à la réalisation de son plan providentiel dans l’histoire, comme un engagement à s’élever soi-même avec les autres, comme une contribution à la civilisation humaine ».
C’est en tenant compte de l’importance stratégique du secteur agricole (en tant qu’activité transformant, convertissant des produits visibles en énergie invisible au bénéfice de l’être humain) que l’encyclique papale salue le rôle de la F.A.O et dénonce le scandale du problème de la faim dans le monde.
L’Eglise, Corps mystique du Christ, doit contribuer à la résolution de ce problème par un éclairage pédagogique pertinent et une interpellation incessante de la conscience universelle. L’ambition ultime est bien « la formation d’une Communauté mondiale dont tous les membres seront sujets conscients de leurs devoirs et de leurs droits. »
L’apport de l’Eglise :
L’Eglise est universelle de droit divin ; le chrétien se sent obligé d’améliorer les institutions temporelles par respect pour la dignité humaine et pour éliminer les obstacles à la diffusion du bien.
Selon le Pape Pie XII, « l’Eglise du Christ, fidèle dépositaire de la divine sagesse éducatrice, ne peut penser ni ne pense à attaquer ou à mésestimer les caractéristiques particulières que chaque peuple, avec une piété jalouse et une compréhensible fierté, conserve et considère comme un précieux patrimoine. »
A l’aune de ces valeurs, l’Eglise énonce ce qui suit : la Puissance publique temporelle doit promouvoir le respect des lois de la vie et faciliter l’acquisition et l’expansion d’une éducation respectueuse de la vie.
IV - Renouer des liens de vie en commun
Les insuffisances identifiées dans le fonctionnement du tissu socio-économique proviennent d’une erreur radicale de l’époque contemporaine : juger l’exigence religieuse de l’esprit humain soit comme un produit de contingences historiques, qu’il faut éliminer comme un élément anachronique et un obstacle au progrès humain. Les hommes au contraire se révèlent justement dans cette exigence dans ce qu’ils sont en réalité : des êtres créés par Dieu et pour Dieu comme écrit Saint Augustin : « Tu nous as faits pour toi et notre cœur est inquiet tant qu’il ne repose pas en toi ».D’où le fait que « l’homme séparé de Dieu devient inhumain envers lui-même et envers les autres, car des rapports bien ordonnés entre les hommes supposent des rapports bien ordonnés de la conscience personnelle avec Dieu, source de vérité, de justice et d’amour ».
Eternelle actualité de la doctrine sociale de l’Eglise :
Le fondement de cette doctrine est que les êtres humains sont et doivent être fondement, but et sujets de toutes les institutions où se manifeste la vie sociale. Chacun d’entre eux doit être considéré selon sa nature intrinsèquement sociale et sur le plan providentiel de son élection à l’ordre surnaturel.
Cette doctrine est toujours d’actualité et doit être promue par les catholiques bien sûr mais aussi tous les hommes de bonne volonté.
Cette doctrine est fondée sur :
Comment la mettre en pratique ?
Par l’éducation[2]qui va générer un plus grand zèle chez les chrétiens. A cet égard le rôle des laïcs est essentiel et peut déteindre positivement dans le domaine social et économique.
Suggestions pratiques :
L’Homme en général, et le catholique en particulier, doit fournir l’effort violent de s’éloigner du péché d’orgueil qui le conduit à vouloir exister en dehors de Dieu. D’où de nombreux désordres relevés par le Pape Pie XI : « le travail corporel que la divine Providence, même après le péché originel, avait destiné au perfectionnement matériel et moral de l’homme tend dans ces conditions à devenir un instrument de dépravation ; la matière inerte sort ennoblie de l’atelier tandis que les hommes s’y corrompent et s’y dégradent ».
Aujourd’hui encore se vérifie sur une très vaste échelle ce que le psalmiste affirmait des païens : l’activité des hommes leur fait oublier leur nature ; ils admirent leurs propres œuvres au point d’en faire des idoles. C’est pour cela que l’Eglise enseigne à ses fils la bonne appréciation et conception des bienfaits du progrès technique :
« Ils doivent être appréciés selon leur vraie nature c’est-à-dire comme des instruments ou des moyens utilisés pour atteindre plus surement une fin supérieure qui consiste à faciliter et à promouvoir la perfection spirituelle des hommes dans l’ordre naturel et dans l’ordre surnaturel ».
En effet, « que sert-il à l’homme de gagner l’univers, s’il ruine sa propre vie ? Que pourra donner l’homme en échange de sa propre vie» (Matthieu 16,26)
Le Seigneur Jésus dans sa prière pour l’unité de l’église ne demande pas au père de retirer les siens du monde mais de les garder du mal : « Je ne te prie pas de les retenir du monde mais de les garder du mal »(Jean 17, 15)
Il faut d’abord s’armer et s’approprier de la parole de Dieu car « Cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice et tout cela vous sera donné par surcroît » (Matthieu 6, 33).
Ainsi devenus « lumière du Seigneur » (Ephésiens 5, 8) et fils de la lumière(Ephésiens 5, 8 ) , on perçoit plus sûrement les exigences fondamentales de la justice. Celui qui est animé par la charité du Christ se sent uni aux autres et éprouve les besoins, les souffrances et les joies des autres comme les siennes propres.
En conclusion , l’Encyclique invite à la redécouverte de la mission de l’Eglise. L’époque contemporaine est raturée et saturée d’immenses désordres et d’erreurs fondamentales. Justement, c’est la circonstance de prendre conscience de ce qu’est l’Eglise : Assemblée de membres vivants (visibles) du corps mystique (invisible) du Christ. L’action des membres conforte le corps : il ya unité indissoluble.
Bernard EKOME OSSOUMA
Enseignant- chercheur à l’Université Omar Bongo de Libreville
Membre de l'Aumônerie des Universités et Grandes Ecoles (ACUGE)
[1] La propriété privée ça peut être :une maison , une terre, un outillage artisanal, l’équipement d’une ferme familiale, quelques actions d’entreprises moyennes ou grandes.
[2] L’éducation dans l’entendement de l’église catholique implique la sobriété, l’esprit de sacrifice, la mortification , l’esprit de pénitence en vue de la victoire de l’esprit sur la chair, l’expiation des peines dues aux péchés.